Contexte et enjeux de l’agriculture périurbaine

Aujourd’hui, que cela soit au niveau des médias, dans l’affichage de certaines orientations politiques ou dans les revendications portées par le milieu associatif, on entend de plus en plus causer d’agriculture périurbaine. A priori, même sans avoir fait des études poussées en grec (« peri » : autour de) et en latin (« urbs » : la ville) on comprend rapidement qu’il est question d’agriculture autour des villes. Bref, rien de nouveau sous les étoiles, des champs autour des villes quoi ! Mais de quels champs et de quelles villes rêve-t-on ? Le champ est libre… enfin s’il reste un peu de foncier agricole.

Petit rappel historique : avant l’avènement des transports à grande échelle, l’alimentation des populations urbaines était nécessairement assurée par des fermes à proximité des villes, en particulier pour les produits frais. C’est ainsi que la plupart des villes de France comptaient sur des ceintures maraîchères et des paysans courageux qui approvisionnaient les villes en fruits, légumes, lait et œufs. En guise d’illustration, on mentionne souvent la ceinture maraichère très développée autour de Paris au XIXème siècle qui permettait de nourrir les estomacs de la capitale. Quotidiennement, par un système complexe de marchands ambulants et de revendeuses (et oui la répartition des rôles était encore très sexuée), les produits frais arrivaient des campagnes et étaient distribués dans toute la ville. En « échange », les paysans étaient chargés de rentrer chez eux avec les gadoues urbaines. En effet, les matières organiques qui jonchaient le sol de la capitale (crottin de cheval, paille, épluchures diverses et variées, sang ruisselant des boucheries, pots de chambre jetés amoureusement par la fenêtre, cendres) étaient raclées et ramenées dans la ceinture maraîchère pour servir de compost. Au début du XXème siècle la ville de Paris abritait 150 000 chevaux (ça commence à en faire du crottin) et pour l’année 1911 on estime à 1,5 millions de tonnes la quantité de gadoues urbaines transférées pour fertiliser les sols, le tout en charrettes. La ville et les campagnes environnantes constituaient alors une espèce d’écosystème qui recyclait la matière organique. La campagne alimentait la ville et la ville fertilisait la campagne. C’est tellement beau, on en a presque des frissons. Ce modèle qui semble idyllique ne doit en aucun cas être idéalisé (d’ailleurs aucun modèle ne devrait l’être) car il présentait certainement un certain nombre d’inconvénients. Cependant, une telle complémentarité entre la ville et la campagne a de quoi nous inspirer pour nos rêves de présent. Puis cette petite boucle de ceinture écologique et sympathique a fini par céder, incapable de contenir plus longtemps la bedaine toujours plus gonflante de la modernité. Avec le développement de l’industrie et des transports, couplé à une vision économique libérale basée entre autres sur la théorie des avantages comparatifs qui nous scande d’une voix solennelle comme un psaume que « chaque région a intérêt à se spécialiser dans la production la plus rentable pour elle, quitte à perdre en diversité » la production agricole a eu tendance à se spécialiser par région et à se délocaliser, dans le sens où elle s’est coupée de plus en plus de la production locale. Un petit exemple, on aime bien ça : en Ile de France, 95% de la surface agricole est occupée par les grandes cultures, majoritairement des céréales, dont seulement 17% sont consommées dans cette région, la plus grande partie étant exportée. Il est intéressant de noter que malgré le fait que cette région produise des céréales en grande quantité, 40% de la farine consommée par les franciliens provient de l’extérieur de la région. Ces chiffres qui témoignent de la déconnexion entre les productions agricoles et la consommation locale peuvent faire réfléchir, surtout dans un contexte où le prix des carburants ne fait qu’augmenter. En parallèle de cette évolution qui concerne de nombreux secteurs de l’économie, la répartition des populations sur le territoire a beaucoup évolué. Le monde rural a perdu de plus en plus d’habitants et beaucoup de rats des champs ont fait leur baluchon et se sont convertis en rats des villes, biodiversité oblige. En 1800, les villes abritaient moins d’un cinquième des français, contre 40% au début du XXème siècle et 77,5% en 2010 (INSEE). Quitte à couper net l’égo avicole de notre cocorico national, on se doit de signaler que ce phénomène n’est pas une particularité française puisqu’en 2006 la population mondiale a pour la première fois atteint les 50% d’habitants en ville. Et selon nos amis les démographes, cette tendance ne fera qu’augmenter dans les années à venir. Une population de plus en urbaine donc… et des terres de moins en moins agricoles. Selon le rapport TERUTI du ministère de l’agriculture, la disparition des terres agricoles sur le territoire français a deux causes principales : le développement de la forêt et l’artificialisation des sols. Le développement de la forêt peut être dû à la plantation d’arbres à des visées de production ou à l’enfrichement de terres agricoles délaissées. Cela peut être le cas dans des zones de montagnes où les prairies sont entretenues par des troupeaux. Des difficultés économiques peuvent obliger le berger à mettre la clef des champs sous la porte. Ce qui l’oblige à compter les moutons qu’il n’a plus et qui ne pourront plus paître. La conséquence de tout cela est que le paysage se « ferme », c’est-à-dire que les prairies qui ne sont plus entretenues sont colonisées par de nouvelles espèces végétales et retournent progressivement à l’état de forêt. Mais ne tapons pas sur les arbres, les bûcherons et les pics-verts sont là pour ça… Et retenons que la plus grande part de la disparition des terres agricoles est due à leur artificialisation, c’est-à-dire leur bétonnage pour construire des infrastructures humaines. La disparition des terres agricoles est préoccupante car elle s’effectue à un rythme très rapide. Selon le recensement agricole AGRESTE réalisé par le ministère de l’agriculture, en France ce sont 74 000 hectares de terres nourricières qui ont disparu annuellement en moyenne entre 1989 et 2007. Pour se rendre compte de ce que cela représente, il faut savoir que la surface totale de la Seine Maritime est de 627 000 hectares. Un calcul rapide permet donc de voir que tous les 8 ans la France perd en surfaces agricoles l’équivalent de tout notre département. Résumons la situation : des populations de plus en plus en ville, des terres agricoles qui disparaissent à grand train, une production agricole en grande partie déconnectée du local. Le décor est posé. Ce contexte si particulier et alarmant a de quoi nous interroger sur les liens entre les campagnes et les villes. Par nature, les agricultures à proximité des villes partagent des ressources avec ces dernières, qu’il s’agisse de ressources en eau, en main d’œuvre et surtout en foncier. Tout comme dans les milieux naturels, le partage de ressources entraîne inévitablement la compétition et/ou la complémentarité. Penser des agricultures urbaines, c’est donc réfléchir à la compétition entre les villes et les terres agricoles et à leurs complémentarités possibles. Si on arrive à réinstaurer des vraies complémentarités entre les villes et les campagnes, peut-être que les terres agricoles regagneront en légitimité et qu’on y réfléchira à deux fois avant d’en faire des parkings de supermarché ? De nombreuses expériences d’agricultures périurbaines à travers le monde montrent que les agricultures à proximité des villes peuvent présenter de multiples intérêts pour les communautés urbaines. On en mentionne ici quelques-uns mais la liste n’est pas exhaustive : Rôle alimentaire (produits frais et de saison, sécurité des approvisionnements en cas de crise) Rôle économique (filières dynamiques) Rôle écologique (réduction des gaz à effet de serre en limitant les transports et en stockant du carbone, biodiversité, qualité de l’air et de l’eau, microclimat) Valorisation des déchets des villes (utilisation du compost des déchets verts, valorisation des boues urbaines) Rôle social (filières courtes producteurs-consommateurs, emploi, lien social, insertion) Rôle éducatif (sensibilisation à la nature, à l’alimentation, contact avec un héritage) Rôle récréatif (oasis de verdure, paysage) Rôle de santé publique (bien-être, produits sains) Bien évidemment, derrière ces atouts affichés se cachent de nombreux défis et des questions complexes (encore une fois liste non exhaustive) : Quels types d’agricultures apportent réellement ces bénéfices ou une partie de ces bénéfices aux urbains ? Des produits sains et respectueux de l’environnement sont-ils synonymes d’agricultures biologiques ou d’autres types d’agricultures peuvent-ils remplir ces conditions ? Comment différents modes d’agriculture peuvent-ils coexister harmonieusement en périphérie des villes (paysans professionnels à plein temps, paysans à mi-temps tout en gardant une autre activité en ville, jardins collectifs, jardiniers amateurs individuels) ? En quoi la production locale interroge-t-elle les habitudes alimentaires des urbains qui ne sont pas forcément prêts à arrêter de consommer des tomates en hiver sous nos latitudes ? Comment rationaliser et organiser les filières courtes si elles se développent à « grande » échelle ? Comment former et soutenir des personnes qui souhaitent se lancer dans des projets d’agricultures périurbaines multifonctions ? En effet, pour certains paysans « traditionnels » issus du monde rural, développer des activités éducatives, culturelles ou des filières courtes peut être perçu comme un autre métier, auquel ils n’ont pas été préparés. A l’inverse, comment former de manière adaptée le nombre croissant de jeunes urbains idéalistes (ce qui n’est pas une tare) qui souhaitent s’installer comme paysans à proximité des villes alors qu’ils n’ont aucune expérience agricole? Comment gérer les problèmes de pollutions que la ville peut entraîner sur les terres agricoles et vice-versa ? Un peu partout en France, des élus se mobilisent de plus en plus sur ces questions. Par exemple, l’association Terres en Villes regroupe des collectivités et des chambres d’agriculture afin de mettre en commun leurs expériences et leurs réflexions à ce sujet. Elle compte entre autres la ville de Rennes et de Toulouse. Aux dernières nouvelles, l’agglomération rouennaise n’est pas membre de cette association mais la politique agricole de la CREA fait noir sur blanc (ou vert sur blanc ?) la promotion du « développement de filières courtes et durables ». Donc beaucoup de pollen de bonnes volontés dans l’air… à nous de le faire fructifier, si on n’y est pas allergique. Car comme le disait le cinéaste italien Federico Fellini « Le visionnaire est le seul réaliste ». Kevin Morel

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