Le président de la Safer, Emmanuel Hyest, personnalité de l’année 2015 des Bouillons

Emmanuel Hyest, président de la FDSEA 27

Un « agriculteur » qui n’a jamais mis les mains dans la terre ? Un gérant de société aux accointances d’extrême droite ? Les Bouillons avaient l’embarras du choix cette année pour désigner une personnalité de l’année 2015. Mais parce que l’expulsion de notre association était avant tout politique, et révélatrice des profonds dysfonctionnements de la gestion du foncier agricole en France, c’est bien Emmanuel Hyest, président de la SAFER de Haute-Normandie, que nous avons choisi pour cette récompense. Portrait critique.

Emmanuel cumule les casquettes

2011-06-20_hyest-pdt-fnsaferIl n’y a pas qu’en politique qu’on cumule des mandats. De manière plus confidentielle, on retrouve cette pratique – désapprouvée par 91 % des Français selon un récent sondage – au sein des organisations professionnelles. Et Emmanuel Hyest s’en est fait une spécialité. A 55 ans, cet homme, à la tête d’une petite exploitation agricole de 165 hectares à Vesly, près de Gisors, témoigne d’une longue expérience de dirigeant syndical : ancien président du Cercle Des Jeunes Agriculteurs de l’Eure et administrateur du Cercle National des Jeunes Agriculteurs, il est administrateur de la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles, principal syndicat agricole) depuis 2005, et membre du bureau de la FNSEA de l’Eure, qu’il a également présidée. Depuis 2007, il représente la FNSEA au Conseil Economique et Social de Haute-Normandie. Également président du comice agricole de Gisors, il est élu à la présidence de la Safer de Haute-Normandie en 2008, et prend les rênes de la Fédération Nationale des Safer (FNSafer) en 2011.

Entre sa petite ferme et ses nombreuses casquettes, Emmanuel Hyest trouve encore le temps de mener la liste « divers droite » aux élections municipales de Gisors en 2008. Tête de file de l’opposition pendant six ans, l’infatigable agriculteur devient adjoint au maire en charge de l’urbanisme lorsque la ville passe à droite en 2014, et obtient une place au conseil de la communauté de communes de Gisors-Epte-Levrière.

Vente des Bouillons : Emmanuel mange son chapeau

Au premier abord, Emmanuel Hyest a pu sembler être un allié de nos luttes plutôt qu’un adversaire. En tant que président de la FNSafer, il a fait de la protection du foncier agricole, « patrimoine commun » et « enjeu d’intérêt général », son premier objectif. Ainsi, constatant que « les zones urbaines sont consommatrices des meilleures terres », il affirme en juin 2015 : « On a sanctuarisé les bois, on devrait avoir le même type de classement sur le foncier agricole ». Hyest et les Bouillons, même combat ? Deux mois plus tard, il dira pourtant à propos de notre collectif de « squatteurs » : « Ce qui les intéresse, ce n’est pas l’agriculture. »

C’est qu’entre temps a eu lieu la vente de la ferme des Bouillons, que le multi-président refusa de préempter pour mettre en concurrence notre projet avec celui de la SCI In Memoriam (société civile immobilière), validant ainsi notre mise hors-jeu. Une décision qui entre pourtant en contradiction avec son grand combat dans le cadre de l’élaboration de la loi d’Avenir agricole : celui de la lutte contre la financiarisation de l’agriculture, via l’achat de foncier agricole par des sociétés. « Depuis quatre ans environ, de plus en plus d’hectares partent dans les mains de sociétés. (…) Il y a une dérive complète au principe de transparence. La gestion du foncier doit rester transparente alors qu’elle est en train de devenir opaque. » déclarait-il par exemple fin 2014, lors du congrès des Safer. « Le caractère familial n’est pas une question de taille, mais signifie que les exploitants sont maîtres de leurs décisions. A l’inverse, une agriculture financiarisée reviendrait à laisser des exploitations être financées par des capitaux extérieurs au monde agricole, avec un modèle de salariat pour en assurer la gestion » expliquait-il au journal terre.net en marge du congrès. Pour mener ce combat, il a cherché des alliés, à commencer par la Confédération paysanne, qu’il trahira ensuite dans l’affaire des Bouillons.

Alors pourquoi lâcher en pleine campagne, si l’on peut dire, des acteurs du mouvement de sauvegarde des terres agricoles, au profit d’une SCI contre lesquelles il s’engage au quotidien ?

Foncier agricole : Hyest ne partage pas le gâteau

On peut imaginer que les pressions d’Immochan et les consignes de la préfecture n’ont guère laissé au président de la Safer Haute-Normandie d’autres choix que de défendre les Mégard. On aurait tort cependant d’y voir là l’unique motivation de son choix. Les montages sociétaires contre lesquels se bat le don Quichotte de l’Eure sont loin d’être les seules failles des Safer, au regard de l’intérêt général qu’elles sont censées défendre. Un article de la revue Mouvements, daté de l’hiver 2015 et significativement titré Les agriculteurs, maîtres tenaces de l’accès à la terre, fait un point complet sur la politique foncière nationale. L’auteure, constatant la marginalisation dans laquelle sont maintenus les porteurs de projet dit « hors-cadre familial », conclut à une « obsolescence poussée des outils publics de régulation de l’accès à la terre » et à une « inadéquation entre les discours sur le nécessaire renouvellement des générations et les révisions effectives de la politique des structures » du fait du « lobbying actif du syndicat agricole majoritaire » dont M. Hyest est, on l’a vu, un représentant éminent.

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FNSEA, JA, Eure agricole… : la Safer HN est bien entourée.

Car au-delà des stratégies de contournement de la Safer par des formes sociétaires, encore marginales, les difficultés d’accès à la terre pour les porteurs de projet alternatifs non issus du milieu agricole proviennent en premier lieu des stratégies collectives mises en place par les agriculteurs « par la participation aux comités techniques de la Safer locale », qui ont « conduit à de nombreuses dérives bien connues » et à un « repli de la profession sur elle-même sans précédent qui pousse au scepticisme quant à la capacité transformatrice de la politique agricole française. » Rien d’étonnant, donc, dans le choix de la Safer d’écarter des militants écologistes, une foncière citoyenne et un maraîcher hors-cadre familial, Romain, qui n’a jamais trouvé de terre pour s’installer durablement, pour accorder sa préférence à Baptiste Mégard, appuyé par le syndicat Jeunes Agriculteurs, et à son frère Thibault, administrateur de la Mutualité Sociale Agricole. On reste dans l’entre-soi, et tant pis si les candidats retenus affichent sans ambiguïtés leur proximité avec l’extrême-droite. Que Baptiste Mégard n’ait jamais mis les mains dans la terre ne l’inquiète pas non plus, car il pourra apprendre tranquillement auprès de la Chambre d’agriculture, fait-il savoir. Quant au jeune Mégard, lui non plus ne se fait pas de soucis : il n’a jamais caché son intention d’embaucher pour compenser ses lacunes. Quel autre candidat à l’attribution de terres pourra témoigner d’une telle mansuétude de la Safer ? Six mois après l’expulsion des Bouillons, nous cherchons toujours en vain un cas similaire. Et six ans après son premier contact avec la Safer, Romain cherche toujours une terre.

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« Les Safer assurent une véritable démocratie foncière : les décisions sont prises en concertation avec les acteurs du territoire (collectivités locales, profession agricole, associations environnementales..), et cela sous le contrôle de l’Etat. Depuis cinquante ans, cette gouvernance a permis d’éviter les conflits sur le foncier. » C’était en 2014, alors qu’Emmanuel Hyest défendait les Safer contre les accusations de la Cour des comptes. En évitant un examen contradictoire des projets pour les Bouillons, malgré le soutien des collectivités locales, et en refusant de rendre des comptes sur le fonctionnement de son institution, il a depuis révélé au grand jour le vrai visage des Safer : un outil au fonctionnement opaque, entièrement au service de l’entre-soi de la profession agricole. Notre voeu pour 2016 ? Que cette description idyllique du fonctionnement des Safer faite par Emmanuel Hyest devienne enfin réalité.

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