« La justice va-t-elle saler davantage les Bouillons ?  » (Paris Normandie, 14 mars 2017)

Vous pouvez lire ci-dessous l’article paru dans le journal Paris Normandie le 14 mars 2017.

Justice. Demain, la cour d’appel, saisie du cas d’un occupant de la ferme des Bouillons, va rendre son délibéré. En cause : les conditions dans lesquelles un pompier a été blessé. Les militants craignent une aggravation de peine.

On croyait l’affaire terminée, elle rebondit et de nouveau la ferme des Bouillons – cette espace agricole de maraîchage à Mont-Saint-Aignan occupé 32 mois d’affilée pour éviter un projet immobilier – refait parler d’elle en justice. Et cela après moult apparitions, tant devant le tribunal administratif que face aux juges de l’exécution voire la correctionnelle.

Mercredi, la cour d’appel de Rouen rend un délibéré concernant Mathieu A., alias « le lutin », prévenu d’avoir blessé un pompier lors de l’expulsion des militants le 19 août 2015.

En première instance ce chauffeur routier, qui « donnait un coup de main régulier pour installer des scènes de spectacle aux Bouillons », explique Philippe Vue, président de l’association de défense de la ferme des Bouillons, avait été condamné. Quatre mois de prison assortis d’un sursis avec l’obligation d’accomplir 150 heures de travail d’intérêt général et 800 € d’amende.

Un pompier légèrement blessé

Lors de son procès, le militant s’était expliqué sur les violences qui lui étaient reprochées quand un pompier avait tenté d’accrocher une échelle sur le toit où il était réfugié. « Je n’ai pas donné de coup de pied dans l’échelle, a raconté le prévenu au tribunal. Je me positionnais de telle sorte qu’il ne soit pas possible d’accrocher l’échelle. Je voulais retarder l’expulsion. » Mais le pompier a eu une tout autre version : « Je l’ai vu donner un coup de pied volontaire pour m’empêcher de crocher l’échelle ». Après quelques instants, le pompier est néanmoins arrivé à positionner son échelle. Une vidéo montrait alors Mathieu A. la soulever, ce qui a déséquilibré le pompier qui a chuté d’un mètre ou deux avant de se rattraper à l’échelle fixe. Le pompier a été légèrement blessé.

Le jugement prononcé en première instance est contesté par le ministère public ainsi que par les parties civiles (le service départemental d’incendie et de secours). Le procureur de la République a réclamé, selon le collectif de soutien « Les amis de Mathieu » qui appelle à un rassemblement devant le palais de justice demain à 13 h 30, « une peine de quinze mois de prison et près de 20 000 € d’amende ».

« Comme de nombreux manifestants, militants politiques ou associatifs ces derniers mois, ce jeune chauffeur routier de 30 ans originaire du Catelier et engagé dans la préservation des terres agricoles fait face à une dure répression du mouvement social de la part de la police et du pouvoir judiciaires », argumentent « Les amis de Mathieu ». Ils demandent aux « juges de refuser tout alourdissement de la peine ».

Cette nouvelle procédure judiciaire s’inscrit dans un contexte, selon d’autres militants environnementalistes. Depuis la mort de Rémy Fraisse, au barrage de Sivens, tué par une grenade lancée par un gendarme, les situations se sont tendues. « Qu’il s’agisse de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, des militants près de Grenoble, de la ferme des Bouillons, on assiste à une plus grande répression des mouvements citoyens », estime un membre du collectif.

Et c’est aussi dans un contexte rouennais particulier qu’est intervenue l’affaire. Quelques mois auparavant, sur la place Foch devant le tribunal, un militant écologiste qui manifestait contre la mort de Rémi Fraisse (et après de nombreuses manifestations) s’était réfugié dans un arbre, ce qui avait nécessité l’intervention de pompiers spécialisés et de longues heures de palabres.

 

« Pas deux poids et deux mesures »

Philippe Vue a été le fer de lance du combat pour sauver la ferme des Bouillons. Il sera demain au palais de justice pour soutenir Mathieu A.

L’appel du ministère public vous a étonné ?

Philippe Vue : « Oui, bien sûr. La peine prononcée en première instance avait été modérée. On revient en justice et on insiste sur cet acte qui s’est passé au moment de l’expulsion. Mais il faut dire qu’à ce moment-là, on avait demandé que les militants qui étaient sur le toit soient évacués avec des nacelles de pompier. Les forces de l’ordre ne l’ont pas voulu et un pompier a été blessé. Toutes les précautions n’ont pas été prises. »

Ce nouveau procès, c’est une façon de criminaliser un peu plus les mouvements citoyens ?

« Ces mouvements s’emparent de projets, les remettent en cause mais on a bien conscience que cela se tend. Déjà, Sarkozy avait dit : l’environnement, ça suffit. Aujourd’hui, avec le renouvellement de nombreux conseils régionaux qui ont basculé à droite, les subventions aux associations se sont réduites (sauf en Normandie). C’est une façon d’étouffer ces débats. »

Vous avez un sentiment d’injustice ?
« Il ne faudrait pas qu’il y ait deux poids et deux mesures. Tandis que Mathieu A. est poursuivi, nous avons signalé au procureur de multiples infractions dans la reprise de la ferme des Bouillons, qui devient de plus en plus un projet immobilier, et nous ne constatons pas de suites. »
Benoît MARTIN-CURTOUD
Boris MASLARD
2017.03.14-ArticlePN-appel

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.